Ephrata, Pennsylvania

Dimanche 17 août 2014, 08:30 pm

Ephrata, Pennsylvania

Où je suis là ?

Ah oui… Je suis à Ephrata, Pennsylvanie, chez les parents de Jess…

Mais ma tête, elle est où ?

Est-elle encore à New-York City, où j’étais encore il y a quelques heures avec le cousin Ryan, le Patrick Bruel du Delaware, champion de poker quand ça le prend, et voyageur le reste du temps ? J’aurais pu la laisser là-bas d’ailleurs ma tête, vu qu’on y retourne demain pour un dernier coup d’essuie-glace qui dure depuis deux semaines entre les deux villes…

Est-elle déjà en France, où nous rentrons demain, si l’avion ne déconne pas au beau milieu des airs, ce qui franchement serait une bien mauvaise idée…

Tu te rends compte un peu ? Demain, on est à Paris… J’y crois pas putain ! Un an sans avoir vu la Tour Eiffel, qu’on ne voit jamais de chez nous d’ailleurs, sauf quand on redescend la rue de Belleville depuis le métro Pyrénées, mais c’est pas tous les jours… Un an sans avoir bouffé une baguette de pain, ou un bon fromage qui schmoute à mort, et éloigne à plus de cinq mètres de ton haleine tout corps vivant, même les mouches ou les pigeons les plus aventureux… et les plus crades ! Un an sans le petit café pisseux du matin dans le bar du coin, à écouter les gens se plaindre, gueuler contre les flics, les politiciens, le PSG, les fonctionnaires, les étrangers, ou bien contre le goût infect de ce même café qui baigne dans leur tasse… Un an sans descendre une rue, n’importe laquelle, de Paris, et avoir repeint la semelle de ta grolle (pourvu que ce soit la gauche !) d’une crotte de clébard, sponsorisée par Canigou ou je ne sais quelle autre référence culinaire pour chien, bien tenace et odorante à souhait… Ça va être quand même bon de remettre les pieds à nouveau dans ce grand bordel, en slalomant entre les crottes bien entendu !

Mais pour l’instant, la tête est bel et bien là, à Ephrata, devant l’étalage impressionnant de fringues, chaussures, jouets, matériel photo et scolaire, souvenirs en tout genre, qui attendent patiemment d’être dispatchés dans les cinq valises mises à leur disposition, avant de passer demain huit heures dans la soute à bagages du zinc qui nous ramènera à la maison, coincés entre les autres valdingues, les quelques animaux domestiques en cage, et les voyageurs clandestins qui, à défaut d’être en classe Business, sont mieux là que coincés dans la case à train d’atterrissage, surtout vu la longueur du vol, ou à tenter le même trajet par les voies maritimes, surtout si c’est à la nage, voire même en barque…

C’est toujours particulier un départ comme celui-ci, et chacun gère à sa façon… Jess est comme souvent la plus active, entre l’organisation du rangement de nos affaires, qu’elle coordonne à merveille, tout en profitant autant que possible des dernières heures avec ses parents, qui risquent de trouver la maison bien vide après notre départ demain matin…

Il faut dire qu’on en a pris de la place depuis quelques jours ici, on en a fait du bruit, et cette demeure d’habitude plutôt paisible a souvent pris des airs de grand centre de vacances pour enfants survitaminés !

Mais nous n’avons pas fait que chômer tout de même, puisque les sept jours qui ont suivis le départ de ma cousine Nadine, et sa petite troupe, ont été consacrés à la remise en état, la plus correcte possible, de notre brave Ducon… et pour le coup, il y avait quand même pas mal de boulot !

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Le pauvre vieux était dans un état plus que limite, et promesse avait été faite à ses futurs acquéreurs de leur livrer un Ducon de compétition, enfin au moins en surface…

Pour ce qui est de l’aspect mécanique, nous avons à nouveau confié la bête à notre mécanicien préféré, Al’s, qui a eu la gentillesse de ne pas trouver grand-chose à retaper lors de ce contrôle technique, ce qui a plutôt fait plaisir à notre portefeuille… Vous vous souvenez d’Al’s ? C’est déjà lui qui avait reçu Ducon lors de sa première visite médicale, en septembre dernier, il y a presque un an quoi…

Que de chemin parcouru ensemble depuis… Sans blague, il en a pris plein les pneus, tellement d’ailleurs qu’on a dû tous les changer au bout d’un moment, au cours de ce long périple.

Tu veux un ou deux chiffres pour mieux cerner le personnage ? Alors accroche-toi… Quarante mille Miles environ sur les routes du pays, on lui a doublé son compteur en une année à peine, alors qu’il avait déjà quinze ans d’âge le pépère ! Si tu ramènes ça dans notre langue, on arrive à soixante-quatre mille kilomètres mon lapin… soit en gros une fois et demi le tour de la planète en empruntant la fameuse « Equateur Highway », tu sais, cette ligne droite qui sert de frontière entre les deux hémisphères…

Il nous a emmené faire la visite de trente-trois parcs nationaux, sans compter les « National Monuments », tels Mount Rushmore ou la statue de la Liberté, ainsi que les nombreux « State Parks » que nous avons traversés… Un truc de dingues quand tu y penses !

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Il nous a logé, nous nous y sommes nourris, il a servi d’école, de maison, et j’en oublie…

Ducon, c’est tout simplement notre héros à nous, c’est notre « National Monument » !

Alors forcément, quand viennent les derniers jours à partager avec un tel personnage, qui t’a tant donné, tu lui rends la monnaie de sa pièce du mieux que tu peux, et consacre toute ton énergie pour lui faire le plus beau des liftings…

Moi, je me suis occupé de l’aspect extérieur, peu reluisant malgré le premier nettoyage qu’il avait eu avant sa visite officielle chez ses futurs acheteurs quelques deux semaines en arrière…

Rien n’a résisté à mon éponge magique, même les tâches les plus incrustées, souvenirs de « Death Valley » certainement, ou encore de « Badlands », pour ne citer qu’eux… et au final, on pouvait presque se voir dedans tellement il brillait !

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Pendant ce temps-là, Jess s’est consacrée à l’intérieur du carrosse, et là aussi, la mission a été de taille ! Elle l’a chouchouté avec amour et tendresse, comme pour le remercier pour la jolie balade… Je crois même que des fois, je l’ai entendue s’adresser à lui tout doucement depuis le toit, où je m’activais avec mon balai-brosse… mais je n’ai pas plus tendu l’oreille que ça, car ça ne se fait pas d’écouter les petits secrets des autres personnes…

Ah Ducon… tu vas nous manquer tu sais…

Nous avons juste dû abandonner le projet de changer l’échelle à l’arrière du véhicule, totalement déglinguée, ainsi que la trappe d’évacuation des eaux usagées, légèrement fuyante, mais cela n’a pas été dû à de la mauvaise volonté de notre part, mais plutôt au fait qu’aucun Camping World ne pouvait s’occuper de nous avant plusieurs semaines… Et en plus, ce n’était pas forcément un problème pour les futurs propriétaires, donc ça nous arrangeait pas mal comme ça…

Les enfants nous ont un peu aidé durant ce fastidieux travail, enfin surtout Jules et Jeanne, car Jack, lui, a plutôt traversé une sombre période…

Le pauvre enfant, pourtant jeune et robuste, a semble-t-il été victime d’un sévère contrecoup, certainement dû à l’arrêt brutal de la cadence infernale imposée à nos avortons depuis des mois… Ou alors peut-être à cause de notre imminent départ qui le rendait déjà nostalgique du pays des cowboys et des indiens, avant même de l’avoir quitté… Ou bien la raison était-elle la confusion des langages, car il faut se mettre à sa place quelques secondes… Vous imaginez un peu le merdier dans sa tête, et le genre de questions qu’il doit se poser dès son si jeune âge : « Comment je parle, moi ? En français à papa, en américain à maman, selon l’humeur aux frère et sœur ? Et les deux clébards, ça parle en quelle langue ces machins ? Quelle galère… »

Mais quelle qu’en soit la raison, toujours est-il qu’en une semaine, il est véritablement passé par tous les états possibles et imaginables, sombrant de plus en plus vers la folie… Je ne déconne pas les amis… et au bout d’un moment, on s’est même demandé avec Jess si on allait le récupérer comme avant !

Au départ, ça allait encore, parce qu’il se contentait de roupiller dans le salon à longueur de journée, et nous avons mis ça sur le compte de la fatigue…

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Mais au bout de deux ou trois jours, il a décidé de s’installer dans le jardin, avec sa guitare récupérée en Louisiane, et un vieux téléviseur pourri, hors d’usage, que Jess avait décidé de balancer lors d’un vaste débroussaillage de la maison de ses parents (Elle est comme ça Jess, quand elle est partie dans une période de grand nettoyage, planquez vous tous !!!). On pouvait à peine l’approcher, et il tuait la journée en s’abreuvant d’hectolitres de soda dégueu…

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Avant que tout cela n’aille trop loin, qu’il ne s’attaque au whisky ou aux drogues dures par exemple, il a fallu prendre le taureau par les cornes, donc Jack par les cheveux, et le mettre en isolement pour quelques jours, histoire qu’il se remette les idées en place… Ça tombait bien, les parents de Jess avaient décidé de libérer leurs deux chiens de leur cage, et cette dernière a amplement fait l’affaire pour notre bonhomme, même s’il n’avait pas l’air très content au début de cette expérience…

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Nous n’étions pas particulièrement fiers de cette façon d’agir, mais des fois, il faut savoir prendre des décisions radicales pour rétablir une situation qui s’envenime irrémédiablement… Et puis c’était ça ou nous le balancions dans un chariot avec un troupeau d’Amishs dedans, et démerde-toi mon p’tit gars ! Mais dans ce cas, nous ne l’aurions plus jamais revu je pense…

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Et force fut de constater qu’après ce traitement, certes assez inhumain, mais bougrement efficace, le petit s’était mis à aller mieux… on peut même dire qu’il était totalement rétabli, et nous avons même pu l’emmener avec nous, sans trop craindre une rechute, pour aller voir la fille de nos potes de Villepreux, Charlotte, dans la maison de sa famille d’accueil, à Lancaster, où nous étions conviés à un barbecue du dimanche…

C’est Jess qui avait trouvé ces gens pour recevoir Charlotte. Elle connaissait d’ailleurs la femme de ce couple, Michelle, puisqu’elle avait fréquenté le même lycée qu’elle il y a quelques années, et c’est grâce à cela que l’affaire s’était conclue…

Depuis, les deux anciennes copines n’ont pas vraiment emprunté les mêmes sentiers, et pendant que Jess partait faire sa vie en France, ce qui lui permettra entre autres de rencontrer son futur mari, Michelle avait décidé de son côté de s’engager sous les drapeaux, ce qui lui permettra également de rencontrer son futur mari… Comme quoi les filles… tous les chemins vous mènent vers un futur mari, même s’ils n’ont pas toujours le même look, ceci dépendant du contexte dans lequel vous le rencontrez !

Après avoir rendu les armes, cette dernière s’est lancée dans l’humanitaire, via l’église dans laquelle elle s’est faite enrôler sans s’en rendre compte. Mais ça, c’est plutôt monnaie courante outre atlantique… Et puis au moins, il semble que ce soit pour la bonne cause dans son cas…

Tu sens que c’est elle la patronne à la maison, et tu sens aussi qu’elle est encore bien imprégnée par cet état d’esprit si particulier qu’ont les militaires… Tout est carré dans l’organisation, et même si ce n’est qu’une petite réunion amicale, on ne rigole pas en ce qui concerne l’organisation de l’événement. Ainsi, à peine es-tu arrivé qu’elle te sort une étiquette à ton nom, grâce à une espèce de petite machine qui ressemble à ces lecteurs de carte bleue qu’on t’amène au restaurant, au moment de raquer la douloureuse… Étiquette que tu te colles où tu veux sur toi, à part sur ton cul, car ça fait un peu vulgaire, histoire d’être catalogué par les autres invités… Au départ, ça surprend, et j’ai bien cru qu’elle nous sortait déjà l’addition pour le repas… avant même d’avoir eu le temps de consulter le menu !

Et ce n’est pas tout mon pote… Ton gobelet aussi est personnalisé, comme ça tu ne bois pas dans la gamelle du voisin, au cas où tu aies pour ambition de contaminer en douce le reste de la troupe… À mon avis, si tu te fais choper en train de baver sur le rebord du verre d’un collègue, t’es viré de la teuf direct !

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On s’est aperçu au bout de quelques minutes qu’on était en fait au beau milieu d’une réunion des membres de l’église voisine, dont le but était d’organiser un futur déplacement en Haïti si je ne raconte pas de bêtises, afin d’aider à la construction d’une école, et peut-être deux ou trois autres travaux, tout en profitant du soleil tant qu’à faire…

Donc, le rituel dans ce genre de regroupement, juste avant d’aller casser la croûte… c’est la prière ! Mais là, personnellement, je n’avais pas du tout senti le coup venir… J’étais donc accroupi au milieu du salon, à essayer de raisonner mon petit Jack, qui commençait légèrement à péter les plombs en attendant la bouffe, quand soudain, j’ai vu tout ce petit monde debout autour de moi, les yeux clos, les mains en apesanteur, un peu comme quand on fait du yoga, en train de remercier Dieu pour ce merveilleux repas à venir, et puis plus globalement pour tout le bon boulot qu’il abat pour nous chaque jour… le sida, les génocides, la famine, et un éventuel futur album de Justin Bieber… J’ai tout de suite préféré la façon de prier de Jack, certes un peu bruyante, et même si j’ai tenté de le calmer un chouïa par politesse, parce qu’on n’est pas chez nous quand même, je n’ai rien fait pour le faire se convertir dans leur délire non plus !

Rassurez-vous, et je tiens à faire cette précision tout particulièrement aux parents de Charlotte, qui transpirent déjà à grosses gouttes en lisant ce passage, nous ne sommes pas tombés dans une secte, et une fois cette tâche administrative remplie, c’est à dire quand Dieu a raccroché le téléphone, nous avons pu entrer en contact avec toutes les personnes présentes dans cette maison, qui étaient toutes charmantes d’ailleurs, et nous étions surtout ravis de passer un moment avec notre petite représentante des Yvelines…

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La livraison de Ducon chez ses nouveaux proprios, Joe et Beckie, était sensée avoir lieu durant la semaine qui débutait, le jour nous arrangeant le plus de notre côté étant le mercredi 13… Le deal était simple et clair, ils nous l’achetaient neuf mille dollars, à condition que le bolide soit sûr de passer le contrôle technique, ce qui était acquis depuis sa dernière consultation médicale, et aussi que les réparations évoquées ensemble, l’échelle et l’évacuation des eaux notamment, soient faites, ce qui n’avait pas été le cas, pour des raisons que j’ai citées plus tôt dans le texte, ce qui me permet de voir si vous me suivez ou si vous vous en foutez royalement, de ce que je vous raconte… Enfin bref, on avait précisé qu’on baisserait le prix de cinq cents dollars s’il restait du travail à faire sur notre saucisse à roues.

Bizarrement, plus cette date approchait, moins nos latinos adorés avaient envie de décrocher le téléphone quand on tentaient de les joindre pour régler les derniers détails, allant jusqu’à nous faire un gros coup d’intox la veille du 13, ou si vous préférez le lendemain du 11, enfin le 12 pour être précis ! Vous savez ce qu’il a dit à Jess cette andouille de Joe quand elle a enfin réussi à le joindre ? Les grandes manœuvres d’intimidation, du genre « Oh, mais j’ai oublié de vous dire, on a trouvé un autre bien moins cher depuis, alors on ne sait plus trop ce qu’on décide… » et patati, et patata… Vas-y mec, prends moi pour un con, je te dirai rien ! Tout à coup, Ducon coûtait trop cher, car à bien y réfléchir, il n’était plus tout jeune, et puis on avait énormément roulé avec, et puis je ne sais quelles autres conneries supplémentaires très blessantes quand on parle aussi durement d’un membre de ta tribu…

Là, il était allé trop loin le type, et nous plantait un couteau, que dis-je une lance, droit dans le cœur. Encore heureux que Ducon n’était pas dans les parages pour entendre la conversation, car cela aurait pu lui être fatal… Nous nous sommes ensuite concertés avec Jess avant de le rappeler, décidant de rester fermes sur nos positions, de ne pas brader un être aussi cher, qui, à bien y réfléchir, n’avait pas de prix… Cette espèce de manipulateur devait même s’estimer heureux avec la proposition que nous lui avions faite, car Ducon, on aurait pu le vendre dix millions de dollars si on avait voulu, et il n’y aurait pas eu à crier au vol !

Finalement, le gugusse s’est calmé quand on l’a rappelé, mettant sa tentative bien pensée sur le compte de la blagounette amicale, et nous a assuré que le camping-car l’intéressait toujours autant… Super ta vanne, abruti !

Le seul truc qu’on avait oublié de leur dire, et cela aurait été salaud de ne pas en parler, c’est qu’il y avait une belle fuite dans la cabine au-dessus des sièges avant, c’est à dire dans notre chambre… et comme il avait bien plu ces jours derniers, tu ne pouvais pas la louper, sauf si tu la planquais avec le matelas…

Comme nous sommes plutôt honnêtes, dans l’esprit en tout cas, nous avons fait l’effort de le rester dans les actes, et nous leur avons mentionné ce problème, en décidant de régler ça le lendemain, quand nous serions enfin réunis pour la vente…

C’est seul que j’allais partir emmener Ducon vers sa nouvelle demeure, à Congers, en banlieue Nord de New York City… Belle évolution quand même pour un véhicule qui zonait à San Antonio, au cœur du Texas, il y a encore un an !

L’affaire était sensée ne prendre qu’un court instant, et ensuite nous avions prévu de nous retrouver en milieu d’après-midi à Meadowlands, dans le New Jersey, avec le cousin Ryan. Jess nous avait trouvé des chambres là-bas, pour deux nuits, à l’hôtel Marriott pour changer… et l’idée était de profiter de New York City durant deux ou trois jours…

Avant que je ne parte, assez tôt le matin car le rendez-vous était fixé à midi, et il y avait environ trois heures de route au programme, Jess a passé un court instant avec Ducon, le photographiant sous toutes ses coutures, le remerciant encore une dernière fois pour tous ces services rendus, le cœur rempli de chagrin… certainement pour lui dire aussi à quel point elle l’aimait…

Que voulez-vous… il faut parfois accepter l’idée que votre propre femme puisse en aimer un autre…

En parlant de Jess, un des cadeaux qu’elle avait reçus pour ses quarante ans était le premier tome d’une magnifique biographie d’Elvis Presley, une autre personne dont elle tomberait rapidement amoureuse si elle le croisait… Le titre de ce livre, « Last train to Memphis », pourrait bien inspirer Ducon, s’il se décidait un jour à rédiger ses mémoires. Il l’appellerait « Last ride to New York City » peut-être, en hommage à notre dernière virée tous les deux vers la « Grosse Pomme », ultime destination avant de tourner la page, et passer à d’autres tomes…

Je suis arrivé à l’heure prévue à Congers, j’ai réussi à joindre Joe, qui avait enfin cessé de se cacher quand on l’appelait au téléphone, et nous nous sommes retrouvés quelques instants plus tard chez un garagiste qui, en plus de passer ses journées les mains dans le cambouis, semblait bien le connaître… Nous avions convenu de nous rencarder ici car il voulait faire réviser rapidement le véhicule par des spécialistes, avant de se décider définitivement.

C’est là qu’a débuté une journée assez riche en rebondissements, en suspense, en surprises, en émotions, en solitude, comme une pièce de théâtre dans laquelle auraient pu jouer mes nombreux amis comédiens qui peuplent à eux seuls quasiment tout le territoire de Montreuil City, et dont je me suis franchement demandé à plusieurs reprises si elle allait bien se terminer…

Premier Acte : La visite chez le garagiste…

La scène se passe donc dans cet endroit tout pourri, peuplé de canches désossées qui attendent de finir à la casse, à bout de force… Joe salue tous les mécaniciens présents devant le garage, il est comme chez lui, il est sur son terrain, et déjà je sens qu’il va falloir avoir les nerfs solides pour ne pas me faire bouffer tout cru…

Tout le monde parle espagnol, et malgré la formation intensive que j’ai suivie avec Jules tout au long de l’année, dont je n’ai dû retenir qu’à peu près quatre mots, je peine énormément à essayer de comprendre ce qui se trame dans mon dos, expression qui n’a vraiment pas de sens dans ce contexte, puisqu’ils sont là, devant moi ! Par contre, si j’avais dit « derrière mon dos », peut-être que ça passait, car le derrière du dos, c’est le ventre finalement, donc là, j’étais bien placé, mais ça reste un peu tiré par les cheveux…

Au bout de quelques minutes, le plus vieux des mécaniciens vient vers moi avec Joe, et l’idée est que je parte avec lui pour une petite virée à bord de Ducon, pour qu’il jauge l’état de forme de la bête… Le mec est cool, il parle un peu anglais, alors je lui raconte notre voyage, il me dit qu’il est californien à la base, que sa famille est là-bas, je me demande bien pourquoi il n’y est pas resté au soleil, avec eux, au lieu de se tartiner à l’huile de moteur du matin au soir à Congers, New York…

Son bilan concernant Ducon est très positif, il ne lui trouve aucun défaut alarmant au niveau mécanique, il prolonge même un peu la balade, et me pose quelques questions sur la France maintenant, sur Paris… J’ai comme l’impression que le pauvre homme n’aura jamais l’occasion d’y foutre les pieds, beaucoup d’américains sont dans ce cas d’ailleurs, mais pour diverses raisons. Lui, je pense qu’il trouverait le temps, mais ce serait plutôt au niveau thune que ça poserait problème… Pour d’autres, l’argent, ils l’ont, mais comme ils en veulent toujours plus, ils n’ont pas le temps de le dépenser dans des voyages au bout du monde, consacrant chaque jour que Dieu leur donne pour le gagner durement au travail… Pas simple d’être américain !

Nous rentrons au garage avec mon nouvel ami, qui retrouve sa langue natale pour dresser son bilan à Joe. Même si je ne comprends rien à leur conversation, on dirait tout de même que la première étape du processus de vente est un succès, mais la route est encore longue…

Second Acte : Les négociations…

La scène prend place dans le salon du camping-car, transformé pour l’occasion en véritable salle de réunion au sommet…

Deux nouvelles personnes interviennent dans cette insoutenable dramaturgie. Il y a d’abord la femme de Joe, Beckie, dont vous découvrirez très rapidement les talents de comédienne, et puis sa sœur à elle, dont j’ai totalement oublié le prénom, et dont vous ne découvrirez aucun trait de sa personnalité, puisqu’elle a juste fait acte de présence, sans quasiment jamais intervenir, ou si peu… Puis de toute façon, comme elle aussi ne parle qu’en espagnol, ren à fout…

Plus Joe et moi-même, ça fait quatre vedettes dans le camion, prêtes à en découdre à propos de la transaction tant attendue… Enfin plus précisément trois personnes réellement concernées, car la frangine était plutôt concentrée sur le petit sac en papier qu’elle tenait précieusement dans ses mains, rempli de choux à la crème, muffins et autres trésors de la gastronomie américaine, qui ont largement participé au design de son corps de rêve…

Bon, ne tournons pas autour du pot, c’est maintenant l’heure de tomber d’accord sur le prix de vente définitif du Ducon, parce qu’on avait bien compris avec Jess, surtout depuis le coup de fil bizarre de la veille avec Joe, que nos latinos tentaient de gratter un dernier rabais, manœuvre plutôt humaine d’ailleurs…

Et c’est vrai qu’avec l’histoire de la fuite sur la mezzanine au-dessus de la cabine de pilotage, ils avaient l’argument parfait pour nous faire plier.

« Ah oui, en effet… il y a une belle fuite ! a d’abord dit Joe en constatant les dégâts, en anglais je vous précise, mais pour des questions pratiques, je vous retranscris tout ça en version française…

_ Ben je le sais bien, c’est pour ça qu’on t’en a parlé hier au téléphone… ai-je répondu dans un anglais parfait, tellement parfait que je rajoute la phrase en version originale : « Well, I know to that, and that’s the why I did told to you yesterday on the cell phone of yourself ! »

_ Ok, Beckie va voir ça avec Camping World, on va estimer le coût de réparation de ce problème et voir ce qu’on décide… »

La suite se passe au téléphone… Moi, j’appelle Jess régulièrement pour la tenir au courant de l’évolution de la situation, et puis aussi pour qu’elle m’aide quand Joe me demande des trucs auxquels je ne comprends absolument rien. Beckie, de son côté, s’entretient avec un des conseillers du Camping World du coin, pour en savoir plus sur la façon de faire disparaître cette maudite fuite. Je ne sais si je suis parano ou quoi à ce moment-là, mais je suis presque sûr qu’il n’y a personne au bout du fil – Y’a pas de fil d’ailleurs, puisqu’elle appelle de son portable, c’est déjà un signe… – et j’ai le sentiment qu’elle nous fait un monologue bien préparé, décrivant la situation avec précision, faisant celle qui répond à leurs éventuelles questions, tout cela me paraît très très louche en fait…

Finalement, elle raccroche au bout d’un moment, en les remerciant pour leur aide, et nous annonce qu’il faut compter 1 200 dollars de réparation pour remettre en état la cabine…

Ça fait chier cette nouvelle… L’ambiance est tendue d’ailleurs dans le camping-car, et un long et pesant silence s’est subitement installé ici, régulièrement brisé par le bruit que fait la frangine de Beckie en s’attaquant à son huitième gâteau… car non seulement elle n’arrête pas de bouffer, mais en plus elle ne sait pas faire ça en silence la conne ! Je vous préviens que si elle fout de la crème ou des miettes sur la moquette, ne venez pas me saouler en me suppliant de baisser encore le prix !

Sur ce, j’appelle à nouveau Jess, et lui explique où on en est. En gros, voilà… on voulait le vendre 9 000 dollars, mais comme on n’a pas fait les divers travaux prévus, on en enlève 500… Et voilà que maintenant, ils en ont pour 1 200 dollars de travaux supplémentaires pour les dégâts de la fuite, dont on ne saura jamais si c’était vrai, ou si c’était une pure invention, façon gag téléphonique manigancé par Beckie, sans personne à l’autre côté de la ligne… Donc, si on calcule bien, 9 000 moins 500, puis moins 1 200, ça fait à peu près 7 500, non ? Enfin, c’est pas exactement ça, mais ce résultat n’est finalement pas une mauvaise chose ni pour nous, ni pour eux…

En tout cas, quand ils ont entendu cette proposition sortir de ma bouche, après consultation et décision avec Jess, ils m’ont semblé ravis les deux tourtereaux, ce qui m’a encore plus conforté dans ma certitude qu’elle n’a jamais eu Camping World au téléphone, mais arrive un moment ou tu ne veux plus chercher à savoir ce qui est vrai, ou faux, tu veux juste en finir avec tout ça…

Troisième Acte : Le paiement…

Mais l’histoire ne s’arrête pas là mes amis… Il s’agit de récupérer le fric maintenant, et leur nouvelle idée farfelue aux acheteurs, c’est de régler en liquide !

Du coup, Beckie part vite avec sa sœur, dans le but de retirer la somme dans le premier distributeur venu… Enfin ça, c’est le but de Beckie, car la frangine, elle, veut surtout s’arrêter chez le premier vendeur de sucreries qu’elle croisera, histoire de venir au secours dans les plus brefs délais de son hypoglycémie chronique !

Joe et moi attendons sagement dans le camping-car, faisant semblant d’être potes, nous racontant quelques conneries d’usage, du style : « Je trouve ça génial le voyage que vous avez fait, mec ! », à quoi j’ai certainement dû rétorquer très connement : « Ça nous fait tellement plaisir que ce soit vous qui nous le rachetiez, vous n’avez pas idée… », attendant surtout impatiemment que cet épisode interminable prenne vite fin…

Mais après une vingtaine de minutes, Beckie appelle pour lui dire qu’elle n’arrive pas à retirer une telle somme dans les divers distributeurs rencontrés, qu’elle va donc aller directement les réclamer aux guichets de sa banque, et que l’idéal ensuite serait de nous retrouver dans les bureaux de leur société, là où on les avait rencontrés la première fois, il y a bientôt trois semaines, afin de boucler l’affaire dans le calme… Putain, faut les suivre ces deux-là, je te jure !

Je commence surtout à me dire qu’ils n’arrêtent pas de me mener en bateau avec mon camping-car (pas simple comme manœuvre…), et que si ça continue, je ne vais pas tarder à me retrouver ligoté, et raide comme un glaçon, stocké au fond d’un congélateur, où jamais personne n’aura l’idée de venir me trouver un jour, afin de m’aider à retrouver des couleurs en m’envoyant en stage à bord d’un micro-ondes… et tout ça juste pour 7 500 malheureux dollars !

Alors c’est reparti pour un tour… Je suis le 4X4 de Joe, à bord de Ducon, afin de rejoindre le lieu de l’échange en question, où l’on arrive au bout d’une dizaine de minutes de route…

En plus, le bureau est situé tout au fond de leur établissement, qui lui-même se trouve dans une impasse déserte où personne ne vient s’aventurer, ne serait-ce juste pour promener son clébard…

J’ai l’impression que ma dernière heure est venue, j’essaie de relativiser en me disant qu’il vaut mieux que ça arrive maintenant, à la fin du voyage, et qu’au moins j’aurai vu de sublimes endroits avec ma famille, avant de tomber en héros, à l’américaine, car j’étais prêt, malgré tout, à vendre chèrement ma peau jusqu’au dernier souffle…

Il s’avère finalement que j’ai dû un peu trop paniquer pour rien, car quand je suis arrivé, Beckie était déjà sur place, entourée de liasses de billets de 100, 50 ou 20 dollars, qu’elle m’a gentiment invité à compter, histoire de m’assurer que le montant convenu ensemble était exact… Pendant ce temps, Joe m’a préparé un café dégueulasse, mais ça, ce n’est pas de sa faute, car le café est dégueulasse dans ce pays…

7 500 dollars plus tard, je pensais bel et bien en avoir fini avec ces deux zigotos, l’esprit léger… et les poches pleines !

Il ne restait plus qu’un seul détail à régler, à savoir signer l’acte de vente devant une personne habilitée, genre notaire ou un truc comme ça… Évidemment, cela aurait été trop simple que ma signature suffît, comme c’est le cas dans l’État de Pennsylvanie par exemple, mais ici, à New York, ça ne fonctionne pas de la même manière, et il fallait impérativement une dédicace de Jess à côté de la mienne… T’y crois à ça putain ? Par-dessus le marché, le temps passait, et passait… et je commençais à me demander à quelle heure j’allais être en mesure de retrouver le cousin Ryan dans le New Jersey…

Nous avons finalement réglé ça un peu à la sauvage, avec comme témoin de la scène le responsable des bureaux FedEx du coin, à priori habilité à valider ce genre d’acte, et qui lui aussi connaissait Joe. Il s’est montré très coopératif, et avait l’air tellement à cheval sur les principes qu’il a préféré fermer gentiment les yeux lorsque j’ai signé à la place de Jess, nous épargnant ainsi d’une nouvelle galère dont on se passait avec plaisir…

Voilà ce qui clôturait officiellement, et définitivement, notre belle aventure avec Ducon qui, pour me montrer toute sa tristesse et sa détresse, a fait couler sur ses ailes quelques gouttes de lave-vitres, au moment où je m’approchais de lui pour lui dire adieu. J’ai juste posé ma main sur son capot étonnamment froid, ne sachant quels mots prononcer… on ne sait jamais quoi dire dans ce genre de situation, alors il vaut peut-être mieux savoir se taire, plutôt que de sortir une grosse connerie… Avec le recul, je regrette un peu de ne pas lui avoir dit simplement merci, mais je suis sûr qu’il ne m’en veut pas, et qu’il a bien compris mon silence…

J’ai demandé à Joe et Beckie de nous envoyer la plaque d’immatriculation, idée que Jess m’avait suggérée au téléphone, une fois qu’ils auraient obtenu la nouvelle, et il n’y avait plus qu’à partir, enfin…

Quatrième Acte : Retour dans le New Jersey…

Il est à peu près quinze heures trente quand l’épisode de la vente prend fin, et le flux des trains de banlieue en direction du New Jersey a considérablement baissé de niveau… si bien que le prochain n’est programmé qu’à vingt et une heure, soit une éternité, surtout dans une ville où il n’y a franchement rien à foutre, à part se pointer pour vendre un camping-car…

Très gentiment, Beckie propose de me déposer à une autre gare, située à une trentaine de minutes en bagnole, où j’aurai un train bien plus tôt afin de rejoindre le cousin Ryan, qui doit commencer à s’impatienter à l’hôtel…

J’accepte chaleureusement sa proposition, et nous filons tous les deux vers de nouvelles contrées. Sa sœur n’est pas du voyage, j’en déduis alors qu’elle a certainement fini par exploser, que ses excès en pâtisserie ont finalement eu raison d’elle, mais que c’est une belle faim, euh fin pardon, pour cette femme, qui aura vécu sa passion jusqu’au bout…

On rejoue avec Beckie à peu près la même scène qu’avec son mec quelques heures plus tôt, du genre : « Je trouve ça génial ce voyage que vous avez fait, Jérôme ! », ce à quoi j’ai certainement dû rétorquer à nouveau, encore plus connement : « Ça nous fait tellement plaisir que ce soit vous qui nous rachetiez ce camping-car, vous ne pouvez pas imaginer… ». Enfin, vous avez déjà entendu ce disque…

Elle m’escorte ainsi jusque dans le New Jersey, à la station de Ramsey, où doit bientôt passer mon train de banlieue qui m’emmènera, en un peu plus d’une heure, à celle de Lyndhurst, voisine de l’hôtel Marriott où nous passerons deux nuits avec Ryan.

Au moment où je descends de la voiture, après avoir remercié Beckie – car oui, j’ai plein de défauts, mais mes parents m’ont appris à toujours dire merci aux gens gentils… même aux cons d’ailleurs – cette dernière me met en garde quant au fait de traîner à New York avec autant de cash sur moi, et me recommande de le laisser plutôt à l’abri dans le coffre qui serait certainement mis à ma disposition dans ma chambre d’hôtel…

Il n’en fallait pas plus pour qu’elle me fasse totalement flipper la conne, et voilà que je deviens complètement parano avec tout ce fric sur moi ! Des millions de questions et d’angoisses me traversent l’esprit… Et si Joe avait envoyé en douce un crevard à ma poursuite, que ce mec allait me menacer avec son gun, ou son couteau, récupérer le blé, et partager ça ce soir avec son copain philippin, pendant que j’agoniserai dans un fossé le long de la voie de chemin de fer ? Je les vois déjà ces deux truffes, fiers de leur exploit, riant sur mon triste sort en s’enfilant des shots de Tequila, à la santé d’la mienne perdue, comme le chantait si bien Mano Solo…

J’ai maintenant l’impression, même la certitude, que tout le monde dans le train m’a grillé ! Il me faut vite trouver une parade putain ! J’aurais dû faire comédien, comme mon pote David, pour mieux savoir appréhender cette insoutenable situation…

Quelle attitude adopter pour ne pas trop attirer l’œil des autres passagers ? T’as une idée, toi ? Prendre l’air dégagé peut-être, genre le mec qui regarde au loin, pensif, par la fenêtre ? Oh non, j’ai l’air con j’en suis sûr ! Ou alors je me fais une petite sieste, histoire de me faire oublier… Ouais, c’est ça mon gars… et pendant que j’ai les yeux fermés, on me pique ma sacoche… ça va pas la tête ? Et puis à me faire tous ces films dans mon cerveau, je commence vraiment à baliser, et ça doit se remarquer… J’ai des gouttes de sueur qui perlent le long de mes tempes, et je me sens légèrement constipé soudainement ! Ouh là là… y’en a un qui s’approche doucement de moi, m’a pas l’air détendu le loustic ! Il m’a calculé le mec, c’est sûr… À tous les coups, il va me fumer sur place et se barrer avec le pactole !!! Ah, ben non… finalement, il se casse dans l’autre wagon… il ne m’a même pas regardé ce con-là… Non mais sérieux, il m’a pris pour un clochard ou quoi, j’vais lui montrer moi à cette andouille toute l’oseille que je trimbale, ça va bien le calmer ça ! Putain, je déraille là… il est temps que j’arrive à destination…

Une demi-douzaine d’ulcères plus tard, j’arrive enfin à bon port, plutôt à bonne station vu le contexte… sain et sauf… avec le sentiment d’avoir survécu à toutes les attaques que le monde entier avait décidé de porter contre moi…

Ryan vient me chercher en bagnole quelques minutes après mon arrivée, et nous partons vers le Marriott du coin, où il a déjà pris possession de sa chambre…

Au loin, le soleil déclinant commence à faire rougir les buildings au Sud de l’île de Manhattan… le calme et l’apaisement s’installent, à mesure que je m’enfonce dans le confortable siège passager… je retrouve un peu de sérénité, je n’ai plus peur… je ferme les yeux…

Fin de cette magnifique représentation pleine de rebondissements… Succès absolu, le public est debout, tonnerre d’applaudissements… Rideau !

Alors c’est bien joli de récupérer comme ça 7 500 dollars en cash pour la vente de notre inestimable compagnon de route, qui me manque déjà éperdument, autant qu’à Jess d’ailleurs, quelques heures seulement après notre séparation forcée… mais la nouvelle mission désormais, c’est de savoir quoi en foutre de tout ce liquide, devenu soudainement légèrement encombrant… Et s’il était sale cet argent au fait ? Après tout, je ne l’ai pas vu de mes yeux ce que m’a raconté Beckie, quand elle a soi-disant récupéré cette somme au guichet de sa banque… C’est des conneries si ça se trouve, et me voici tout à coup dans la peau d’un voyou, un brigand, l’ennemi public numéro un ! Il fallait donc urgemment que je m’en débarrasse de ce fric, et dans les plus brefs délais…

Dans un premier temps, je me suis dit que la suggestion de Beckie, consistant à laisser l’argent reposer dans le coffre de ma chambre d’hôtel, à l’abri des convoitises, n’était pas idiote… et c’est donc tout naturellement que j’ai essayé de mettre la main sur cet objet dès mon arrivée dans ma suite royale. De plus, il fallait faire relativement vite car nous avions décidé avec Ryan d’aller dîner à Manhattan ce soir-là, histoire de faire une première petite virée dans la grande et belle cité, située à environ vingt minutes de bus de notre hôtel du New Jersey. Mais là, à ma grande stupéfaction, ainsi qu’à mon grand désarroi, aucun coffre n’était présent dans la chambre, faisant resurgir à nouveau tout un paquet d’angoisses diverses et variées dans mon esprit…

Par-dessus le marché, dans la panique et dans le speed, tu fais souvent n’importe quoi… et c’est exactement ce que j’ai fait quand je me suis mis à la recherche d’un lieu sûr pour planquer le magot… Je me sentais tout à coup dans la peau d’un braqueur en fuite, recherché par toutes les polices du New Jersey et de New York réunies ! C’était comme dans les films, sauf que dans ces derniers, le voleur se retrouve habituellement dans un pauvre Motel tout miteux, avec en poche quelques centaines de milliers de dollars, alors que moi, je n’avais pas tant de fric qua ça, mais au moins je m’étais réfugié dans un Marriott mon pote ! C’est mon côté petit bourgeois ça…

Bref, je me suis dit que la salle de bain serait le lieu idéal pour cacher le fric, et j’ai tenté un ou deux endroits pour arriver à mes fins, mais cette tentative ne s’est pas avérée payante… J’ai d’abord essayé dans le lavabo, mais c’était un peu trop visible en cas de passage impromptu d’une femme de ménage, et ne dites pas que c’est moi qui l’ai faite venir histoire de faire avec elle des trucs dégueulasses… Je ne suis pas politicien, moi !

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Et puis après, j’ai jeté mon dévolu sur les chiottes, en jetant tous les biftons dedans ! Je me suis dit qu’en rabattant le couvercle, personne n’aurait l’idée de venir chercher le pactole dans un tel endroit…

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Mais c’était quand même un peu risqué comme aventure, parce que tu ne sais jamais dans quel état tu peux rentrer quelques heures plus tard, et je te dis pas le prix à payer si jamais tu arrives mort saoul à l’hôtel, et cours te soulager direct, te délivrant ainsi des litres de Bud Light que tu viens d’ingurgiter, en allant pisser, la tête en l’air, bouche grande ouverte, la respiration bloquée, et les yeux fermés… car oui, c’est précisément à ça qu’on ressemble dans ce genre de situation ! Je ne te raconte pas le violent retour à la réalité quand tu reviens sur Terre une fois la chasse d’eau actionnée…

Franchement, si j’avais été seul, je serais resté cloîtré dans ma piaule pendant deux jours, pour m’assurer qu’il n’arrive rien à mon argent… Je serais peut-être juste sorti quelques instants, histoire d’aller acheter un flingue dans la boutique du coin, pour fumer tout visiteur potentiel de ma chambre, membres du personnel de l’hôtel compris. Mais comme Ryan était là aussi, avec la ferme intention de passer du temps à New York City, ville qu’il allait visiter pour la première fois de sa vie, je me devais de trouver une autre solution…

C’est lui qui a finalement choisi pour moi, car au moment où j’allais me décider à déposer le flouse dans l’un des coffres de la réception, il m’a fixé, l’air horrifié, et m’a dit qu’il fallait être complètement givré pour faire ce genre d’acte…

Pour me convaincre définitivement, il m’a rappelé que du fait de sa profession de joueur de poker, il se retrouvait fréquemment en possession de grosses sommes d’argent en liquide sur lui, et qu’ainsi, les importants transports de fonds en public, il en était coutumier, et qu’il n’avait jamais rencontré le moindre problème dans ce genre de situation. Le tout étant simplement d’avoir l’air naturel et détendu, soit tout l’inverse de l’attitude que j’avais eue, tout seul dans mon train de banlieue quelques heures auparavant !

Comme c’est un cousin de ma femme, je me suis dit qu’il ne pouvait être que d’excellent conseil, et je l’ai donc cru, partant pour Manhattan avec 7 500 dollars dans ma sacoche, à la cool… et me disant que j’aurai bien l’occasion, dans cette immense ville, de trouver un moyen de blanchir cet argent d’une manière ou d’une autre…

Ryan, quant à lui, n’avait qu’un seul but en débarquant dans cette cité… satisfaire son éternel et immense appétit, en rendant visite à tous les restaurants dont il avait préparé une liste sur un petit bout de papier qui ne quittait jamais la poche arrière de son jean…

Ce qui est drôle avec ce mec, c’est que pendant tout notre séjour, nous aurons effectué un nombre incalculable de pauses dans tous les différents quartiers traversés, afin qu’il puisse tester toutes les spécialités locales proposées… Que ce soit les pâtisseries italiennes, le fabricant de glaces artisanales, la pizzéria de Little Italy, ou, comme ce fut le cas le premier soir au « Juniors », des restos typiquement amerloques, nous nous sommes arrêtés partout ! À part là où on sert de la bouffe asiatique, dont il n’a pas l’air d’être un grand fan… Et le pire dans tout ça, c’est qu’il n’est que très rarement satisfait de ce qu’on lui mijote, alors il rend l’assiette quasiment toujours dans le même état que lorsqu’on lui a servi ! Alors que moi, tu me présentes un plat, je le mange, et jusqu’au bout, ce qui fait que la vaisselle est déjà faite avant même de passer à la plonge !

Le seul resto qu’il a vraiment apprécié je crois, c’est le Katz’s Delicatessen, situé dans le Lower East Side, à Manhattan.

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Une institution le bordel, grâce à deux choses si j’ai bien compris… La première, c’est qu’il font des sandwichs à la viande fumée de la mort qui tue, et la seconde, c’est qu’ils ont eu un petit coup de pouce de Meg Ryan, célèbre actrice américaine, qui est venue simuler un orgasme dans ce restaurant, pour le compte du film « Quand Harry rencontre Sally », que je n’ai toujours pas vu…

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D’ailleurs, la table où cette scène a eu lieu est indiquée par une flèche, et c’est bien sûr l’endroit où tous les touristes de passage rêvent de s’asseoir, pour enfin connaître le bonheur… surtout les femmes ! Du fait que j’étais ce jour-là accompagné de Ryan, qui n’a pas un physique désagréable à proprement parler, vous comprendrez que ma priorité n’était pas du tout d’aller y poser mon cul… pour lui non plus d’ailleurs !

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Après avoir dîné au « Juniors » ce premier soir, célèbre pour ses fameux cheesecakes que nous n’avons même pas goûtés, et où Ryan avait dû avaler tout au plus deux minuscules bouchées de son « Macaroni & Cheese » pas bien appétissant, je me souviens avoir terminé notre virée à Union Square, une place bien animée, surtout la nuit, sur la 14ème rue… Assez étonnant comme endroit, où les amateurs de skateboard et roller déferlent de partout, à vitesse grand V, histoire de coller la frousse aux curieux de passage… où de costauds blacks portent en guise d’écharpe, sur leurs larges épaules, des serpents de trois ou quatre mètres de long, genre cobra ou boa, avec lesquels les plus courageux peuvent s’enlacer le temps d’un slow langoureux, contre une poignée de dollars, et ce sous les regards indifférents des policiers de service… et où l’air au parfum d’herbe émanant des centaines de joints consommés à l’heure ici rend dérisoire, voire inodore, celui que l’on hume lors d’une visite au jardin botanique de la ville !

Bon, c’est bien beau le tourisme, les balades, les restos, et tout le reste, mais ça ne me dit pas ce que je vais bien pouvoir faire de mes nombreux biftons qui me suivent partout…

Après avoir retourné le problème dans tous les sens, en même temps que je me retournais de chaque côté de mon lit toutes les quarante-sept secondes durant cette stressante première nuit à l’hôtel, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il me faudrait trouver un conseiller en business, ou une crapule de cette espèce, pour m’aiguiller un peu… car moi, les affaires, on ne pas dire que ce soit mon sixième sens ! Et quel meilleur endroit que New York City pour arriver à ses fins en matière de business, à condition de ne pas tomber sur des personnes malhonnêtes évidemment, dont la ville est paraît-il truffée …

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L’autre souci, c’est qu’il y a tant de curiosités sur place que tu as vite fait de te faire distraire, et d’oublier le vrai but de ta mission…

Pourtant, j’ai tenté d’en trouver des solutions, je crois même avoir tout essayé sans blague…

Comme je suis un garçon doté d’une logique implacable, j’ai commencé par une petite escapade à Wall Street, avec pour but l’espoir de tomber sur un « trader » zonant dans les parages, avec qui je serais allé boire un café ou deux, et qui m’aurait expliqué comment exploiter au mieux cette somme qui pesait de plus en plus lourd dans ma sacoche… et sur mes nerfs ! Quoi qu’après réflexion, je ne suis pas si sûr que ce genre de personne aurait été la plus crédible, vu que la plupart de ceux qui ont fait le plus d’étincelles dans ce milieu roupillent en taule aujourd’hui…

Enfin, de toute façon, je n’ai même pas eu le temps de chercher bien longtemps sur place, emporté que j’ai été par l‘enthousiasme et l’émerveillement de Ryan face à la découverte du fameux Taureau de Wall Street…

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Drôle d’histoire que celle de ce solide animal tout de bronze vêtu, de plus de trois tonnes, qui s’est invité dans le quartier sans autorisation en 1987, juste après le krach boursier de la même année…

Arturo Di Modica, qui a réalisé cette sculpture, a certainement voulu à l’époque redonner du baume au cœur et du courage au peuple américain, qui flanchait sévère, alors il t’a foutu en face de la Bourse ce bon vieux ruminant, qui sait se battre jusqu’au bout face à toutes les épreuves que la vie lui impose, et surtout ce putain d’homme, à travers divers jeux qui n’amusent que lui, genre la corrida, voire le rodéo… Quand je pense qu’on est allé en voir un, de rodéo, à San Antonio, dans le Texas, ça me fout tout à coup des frissons dans le dos, et un peu de culpabilité aussi…

Bref, rien de tel que ce symbole de force et de fougue pour remonter le moral de ce peuple en plein doute durant cette période difficile… Depuis, ça va globalement mieux d’un point de vue économique, enfin il paraît… mais en cas de rechute subite, on a gardé l’animal dans le coin, et il est devenu l’une des grandes attractions touristiques de la ville. Et cette statue qui n’était sensée rester exposée qu’une année ici, semble avoir été engagée pour un bail beaucoup plus long finalement… pour le plus grand plaisir des touristes… Tous, et sans exception, émerveillés par les divers trésors qu’elle dévoile au grand jour…

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Parce qu’au début, je me suis dit que c’était vraiment un truc de mecs de poser à côté du bestiau, histoire de vouloir dire que nous aussi on est costauds, qu’on se laisse pas faire, qu’on en a dans le pantalon quoi, et tout ce genre de conneries… D’ailleurs, c’est pour ça que la corrida ou le rodéo sont des inventions, et des ambiances, plutôt masculines en général…

Mais là, je trouvais que les femmes aussi avaient une envie folle d’approcher la bête, de faire plus ample connaissance avec elle… Et qu’en j’en ai découvert la raison, ça a été un véritable choc… et aussi un grand moment de solitude ! Comment expliquer ça ? Ben tout simplement en constatant que s’il y avait quelqu’un dans le quartier qui en avait vraiment dans le pantalon, c’était bien lui… tellement d’ailleurs qu’il n’en portait pas ! Mais je pense qu’ils n’en font pas à sa taille de toute façon… C’est sûr que là, c’est dur de rivaliser… et les nombreuses femmes présentes ne se sont pas fait prier bien longtemps pour aller voir ça de plus près, et plus si affinités !

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Dans un premier temps, ça fait rigoler leurs mecs, mais quand au bout de quelques minutes, elles ne déscotchent pas de l’engin, quasiment au bord de l’évanouissement devant tant de générosité et d’opulence, leur déclarant : « T’as vu ça chéri ?! J’en ai jamais rencontré de pareilles, même chez ceux que j’ai connus avant toi, et il y en a eu pourtant ! », alors que ça fait longtemps qu’eux, ils ont pris la photo et attendent juste de se barrer, là ils commencent vraiment à l’avoir mauvaise !

Ben ouais les gars, on ne peut pas être le meilleur en tout… mais avouez tout de même que pour sortir un si grand pays d’un krach boursier, il faut en avoir une sacrée paire !

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Bon OK, c’est pas grave, je trouverai ailleurs un meilleur plan… et nous voici repartis le long des avenues avec Ryan, remontant les docks jusqu’à Brooklyn Bridge, en admirant au passage les fiers navires exposés à South Street Seaport.

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J’essaie de me fier aux divers signes que m’envoie cette ville complètement barrée, mais ces derniers ne font qu’accentuer encore un peu plus la migraine permanente qui me mine depuis la veille, et me fait glisser doucement vers la folie… D’abord, les flèches taguées au sol veulent m’entraîner dans toutes les directions à la fois… un indien qui a dû se perdre dans la région m’envoie de drôles de signaux de fumée dans le ciel, auxquels je ne comprends rien… et un drôle de pervers, qui aurait mieux fait de se lancer dans la politique, placarde son portrait partout où il le peut dans la ville, accompagné d’un court texte dans lequel il réclame l’apparition dans sa vie d’une douce et tendre compagne pour partager des jours heureux… Je n’ai pas pris le temps de lire entre les lignes, mais je n’aurais pas été étonné s’il avait précisé qu’il eût été préférable qu’elle soit munie d’une forte poitrine, tant qu’à faire…

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Le hasard de notre errance nous mène un peu plus tard le long de Central Park, côté Ouest, là où se trouve le célèbre muséum américain d’Histoire naturelle. En voilà peut-être une solution à mon problème… Et si j’allais acheter un animal empaillé tiens ? Ou alors un saphir bleu pour offrir à Jess, il paraît qu’ils ont le plus gros du monde exposé ici… Sinon, y’a une pirogue de guerre indienne de vingt mètres de long pour les gamins, ou une météorite assez imposante, mais très jolie… et puis ça ferait classe dans notre salon à Belleville.

Pourquoi pas… Ça vaut sûrement la peine de jeter un œil aux tarifs de tous ces charmants petits objets, et puis en plus, je découvre, grâce à Ryan, que la culture est ici aussi un luxe accessible même aux plus démunis, à condition de se pointer à partir d’une certaine heure. En fait, tu déboules durant les deux dernières heures d’ouverture du musée, et c’est toi qui choisis ton prix d’entrée ! Donc, si t’es vraiment rapiat, tu peux donner un truc genre un dollar tu vois… mais comme on est très généreux avec Ryan, on en a filé deux ! Ben ouais, mais qu’est-ce que tu veux, il faut bien qu’il me reste du blé si je me décide à acheter quelque chose moi ! N’empêche que ce procédé n’en reste pas moins une belle combine pour se cultiver à moindre frais !

Mais là encore, un événement inattendu m’a fait dévier de ma mission… J’étais effectivement en train d’admirer les différents squelettes et autres bêtes empaillées qui m’entouraient, me demandant lequel aurait le plus d’allure au-dessus de notre cheminée à Paris, quand soudain, mes oreilles et mon regard, puis tout mon bifteck dans la foulée, ont été attirés par la projection sur grand écran d’un documentaire, sur l’un des murs de la pièce… On y voyait un bonhomme, toujours le même, déambuler de parcs nationaux en parcs nationaux, hyper bien sapé, fier et droit, entouré de dizaines de personnes à chaque fois, tous suspendus à ses moindres faits et gestes…

Et la voix off d’en faire des tonnes sur le personnage, précisant qu’il avait été très influent concernant la sauvegarde des espaces naturels américains, et qu’il avait notamment créé les parcs de Crater Lake et Mesa Verde, que nous avions visités durant notre voyage…

S’en suivait un défilé d’images présentant un par un tous les parcs nationaux américains, tous ces lieux magiques et magnifiques que nous avions côtoyés durant une année à bord de Ducon. J’ai eu l’impression de refaire en quelques minutes tout notre périple, survolant Acadia, Everglades, Joshua Tree et Yosemite, sans me beurrer les étapes de liaison !

En regardant ce mec d’un peu plus près, j’ai commencé à me dire que je l’avais déjà croisé quelque part, que son visage m’était plutôt familier… Quand son nom a été prononcé quelques secondes plus tard dans le documentaire, j’ai compris pourquoi… Cet individu en question faisait tout simplement partie des quatre vedettes sculptées sur le Mont Rushmore, qu’on avait croisé quelques semaines auparavant, et il s’agissait plus précisément de Theodore Roosevelt, le vingt-sixième président des Etats-Unis ! Y’en a vraiment que pour eux, putain !

Ça m’a foutu en rogne… Et toutes les autres personnes autour de moi qui regardaient ça, qui semblaient être hypnotisées par tous les paysages hallucinants que ce grand monsieur avait eu l’occasion de voir de son vivant, de la grandeur et du charisme de cet aventurier, et blablabla, et blablabla… Et merde !!! Moi aussi, je les ai vus tous ces endroits, moi aussi j’ai crapahuté à travers tous ces sentiers, croisé tous ces animaux que vous voyez là, empaillés comme des cons ! Et j’en fais pas tout un fromage !

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Moi je les ai vus pour de vrai tous ces trucs, avec ma femme et nos gamins en plus, et sans assistance s’il vous plaît ! Alors vous n’avez qu’à faire un film sur nous aussi ! On n’est pas plus débiles que les autres à la fin !

Je m’en suis directement pris à Roosevelt ensuite, enfin à son image projetée sur le mur, lui précisant que ce n’était pas la peine d’essayer de m’impressionner avec son film… je te l’ai calmé en deux minutes, en lui expliquant qu’on était allé partout nous aussi, dans tous ces endroits dont il parle avec tant de fierté ! Et que s’il était encore de ce monde, je l’inviterais bien volontiers chez moi à Belleville, quand on y sera rentré, pour venir boire un coup, mais surtout pour lui montrer les photos du voyage, ça le ferait peut-être un peu redescendre de son nuage Monsieur l’ex-Président !

Je crois que c’est surtout moi qui avais réellement besoin de me détendre un peu… en tout cas c’est ce que m’ont suggéré les gars de la sécurité en me foutant dehors à coup de pieds au cul ! J’ai dû perdre les pédales à cause de cette situation dans laquelle je me trouve, et qui me rend dingue…

Du coup, je n’ai pas eu l’occasion de m’offrir un trophée pour mettre au-dessus de notre cheminée… C’est dommage, car si un jour Theodore décidait vraiment d’en redescendre de son nuage, pour venir se faire une soirée projection de MES photos à Belleville, il trouverait certainement ça sympa comme déco je pense…

La journée allait bientôt toucher à sa fin désormais, et l’on s’était dit avec Ryan qu’on irait probablement visiter le musée national du 11 septembre avant de rentrer à l’hôtel. N’étant ouvert au public que depuis le mois de mai dernier seulement, l’affluence est tellement énorme durant la journée qu’il vaut mieux se pointer là en nocturne, si tu veux un minimum de calme à l’intérieur.

Pas vraiment de surprises quand tu pénètres dans cet endroit… Tout est réuni pour te faire revivre cette inoubliable tragédie presque comme si tu y étais, avec comme accompagnements sonores ou visuels les images des avions qui s’écrasent en direct dans les tours… des enregistrements de messages téléphoniques de différents passagers à des membres de leur famille, leur envoyant une dernière fois tout leur amour, quelques minutes avant de valser de l’autre côté… des cris en veux-tu en voilà, des visages horrifiés d’habitants de Manhattan qui assistent, impuissants, à l’effondrement du symbole de leur puissance absolue, devenue en un rien de temps d’une fragilité extrême… enfin l’horreur quoi… et le tout assemblé dans le musée le plus déprimant du pays je pense.

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Ajoute à cela quelques morceaux de murs et de ferraille encore intacts, un restant de camion de pompier appartenant à la compagnie qui avait le plus trinqué ce jour-là, et tu te dis que ceux qui ne sont pas allés bosser au World Trade Center ce 11 septembre 2001, quelle qu’en soit la raison, ont été particulièrement bien inspirés…

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Là où ça devient méga glauque, c’est quand tu te retrouves face aux portraits des quelques 2 973 victimes, tous exposés dans une immense salle toute sombre, dans laquelle il arrive même d’entendre certains visiteurs éclater soudainement en sanglot, devant la photo d’un ami ou d’un membre de la famille disparu… Sympa comme ambiance, non ?

Là, je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire… Et pourquoi pas un don à quelqu’un qui a perdu un membre de sa famille lors de ces attentats par exemple ? Voilà qui serait une façon intelligente et généreuse de me débarrasser de cet argent provenant certainement de magouilles crapuleuses de la mafia philippine dont le siège se trouve à Congers !

Mais comment choisir parmi tant de victimes ? Envers quelle famille dois-je faire un geste? Faut-il fermer les yeux et tirer quelqu’un au sort ? Mais si j’aide le gamin de ce pompier disparu, pourquoi ne pas en faire autant pour la veuve de ce conseiller en assurance resté sous les décombres, sans compter qu’elle a encore ses huit gosses à nourrir à la maison… Tu crois que c’est facile de décider, toi, quand tu as un tel tableau devant tes yeux ?

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Pourquoi ne pas tous les aider dans ce cas… Je me suis donc lancé dans un rapide calcul, qui consistait à diviser ma fortune personnelle, soit 7 500 dollars, par le nombre de victimes, c’est à dire 2 973 individus. Au bout du compte, j’étais en mesure de donner exactement 2,52 dollars pour le membre le plus proche de chaque défunt. J’ai eu l’air con tout d’un coup…

Finalement, j’ai préféré m’éclipser discrètement, quitter ce lieu bien trop flippant avec mon butin, en me disant que pour ce genre d’action, il aurait fallu vendre Ducon beaucoup plus cher !

Le lendemain, histoire de passer à des choses un peu plus légères, et comme le temps s’y prêtait, nous nous sommes lancés dans une longue traversée de Brooklyn en métro, jusqu’à la pointe Sud de ce quartier de New York City, là où le soleil brille encore un peu plus fort, là où il y a du sable et la mer, et quelques vieilles peaux botoxées de partout en maillot de bain bleu fluo… je parle bien sûr de Coney Island !

L’idée était de débarquer plus précisément dans le quartier de Brighton Beach, appelé aussi Little Odessa, de part la présence d’importantes communautés russes et ukrainiennes sur place, et ce depuis belle lurette… Beaucoup d’entre eux ont déboulé légalement, et d’autres sous de fausses identités, provoquant ainsi tout simplement l’arrivée de la mafia russe aux États-Unis, dont Brighton Beach devint le fief…

Alors autant cette histoire craint pour les ricains du coin, parce qu’apparemment ça déménage sévère de temps en temps par ici, autant pour moi, c’était pas mal comme contexte, dans le sens où je pourrais certainement trouver un expert en argent sale qui me dirait comment me démerder avec ce magot… à condition qu’il ne me le subtilise pas sur le champ en me menaçant avec un gun fixé sur ma tempe !

Mais quand tu veux faire du business avec un russe, ne commence jamais par faire un tour sur les planches qui longent la plage de Coney Island, parce que sinon, t’es cuit mon gars ! Ben ouais… tout est réuni pour te faire oublier tes obligations et tes petits tracas du jour, et ça marche à tous les coups…

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Cela dit, c’est dur de résister… Entre la mer sur ta droite, et le « nouveau » Luna Park sur ta gauche, si bien sûr tu te diriges dans le même sens que moi, comment fermer les yeux sur toutes ces tentations ?

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Et encore nous avons été sages avec Ryan, puisque nous ne nous sommes ni baignés, ni offerts un petit tour de manège ! Mais rien que pour le plaisir de regarder, ça vaut le détour…

Non mais quel spectacle quand même, que ce sublime mélange d’anciennes, et beaucoup plus récentes attractions, aux couleurs et aux formes plus délirantes les unes que les autres, que les vagues de l’océan Atlantique viennent presque chatouiller à marée haute… Ce métro aérien qui longe toute la plage, comme s’il n’y avait déjà pas assez de manèges dans le coin, livrant chaque jour des milliers de citadins venus directement de Manhattan en maillot de bain pour faire trempette… Ou encore ces loustics qui te regardent de haut en t’annonçant qu’ils sont les rois du périmètre, et qui ne sont jamais allés à plus de vingt kilomètres à la ronde pour voir à quoi ressemble le reste du monde… Génial comme endroit, vous ne trouvez pas ?

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Mais ça, c’est grâce à l’histoire de cette péninsule, qui est devenue avec sa plage un lieu très prisé par les new-yorkais durant les chaudes et insoutenables semaines d’été, et ce depuis plus d’un siècle… De plus, comme l’américain flaire toujours les bons coups, surtout dans le domaine des affaires, il t’a ajouté à cela un immense élevage de parcs d’attractions, avec manèges, bars et restos, boutiques et j’en passe, et ça a cartonné pendant des années et des années… Après un long coup de mou, l’activité a repris depuis les années quatre-vingt, notamment avec l’arrivée de nouvelles attractions, plus modernes, qui créent un contraste amusant à côté des vieilleries encore présentes, et qui font de la résistance…

En parlant de ces vestiges du temps jadis, je n’aurais vu de russe ce jour-là que les montagnes de cet ancien manège tout de bois vêtu, le fameux « Cyclone », construit en 1927, et classé monument historique pour l’éternité.

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C’est vraiment quand je croise des trésors de ce style, au même titre que des vieux Diners, ou des cinémas en plein air paumés au milieu de la cambrousse, que je tombe encore plus amoureux de ce pays…

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L’autre bonne inspiration de la journée, une fois revenu en ville, a été de faire un petit détour par B&H, le plus grand magasin de matos photo du pays, situé non loin de Times Square… Impressionnant le bordel… Presque déprimant d’ailleurs de voir tous ces magnifiques appareils photo, ces objectifs ou éclairages de folie que tu ne pourras jamais te payer… Je constate ainsi qu’un nouveau boîtier Nikon vient tout juste de voir le jour, et ce con-là me fait de l’œil au moment où je passe devant lui…

« J’aimerais bien te ramener à la maison mon petit, lui dis-je à voix basse… Mais j’habite loin tu sais… Et puis t’as vu un peu le prix que tu coûtes ? Faut en avoir des sous sur soi pour s’offrir un bijou comme toi ! »

Mais que je suis bête… j’en ai justement du fric dans ma sacoche, et en plus, j’essaie par tous les moyens de m’en débarrasser depuis deux jours maintenant ! La voilà la solution… je vais m’acheter le dernier Nikon !

J’apprends en plus que dans cette boutique, ils te reprennent ton ancien matos si tu n’en veux plus, et te refilent en échange un avoir immédiatement utilisable. Je me décide et m’organise donc en quelques minutes, et le plan est déjà très clair dans mon cerveau : Comme je ne peux effectuer cette transaction maintenant, puisque le boîtier que je veux refourguer est resté à l’hôtel, nous y passerons une nuit supplémentaire ce soir… Demain samedi, je me lève tôt et rejoins la boutique en ville dès l’ouverture… Je récupère mon avoir contre mon appareil photo de secours, et file m’acheter le dernier modèle dans la foulée ! Et voilà… c’est un jeu d’enfants mes amis !

Je me sens beaucoup plus léger d’un coup, épuisé mais tellement heureux d’avoir trouvé une solution à ce casse-tête qui me hantait jour et nuit… Même cette ville pourtant gigantesque et oppressante a des airs de bourgade subitement… Je suis à l’aise… Je respire enfin !

Mais la réalité refait vite surface, et lorsque nous achevons la journée à arpenter les avenues de la « Grosse Pomme » avec Ryan, je me surprends à observer tous ces gens hyper speed faire la course dans tous les sens, les bagnoles déferler de tous les côtés, comme si chaque seconde valait de l’or, et que leur vie à tous en dépendait… Je me demande si ça s’arrête un peu de temps en temps ici, s’il arrive à cette ville de reprendre son souffle parfois, mais j’ai franchement le sentiment que non… C’est plus fort qu’elle… C’est un tourbillon permanent, et ni rien ni personne ne peut stopper la machine… Je suis le mouvement, comme le fait tout le monde… C’est ma dernière nuit à New York…

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Je suis prêt de bonne heure le lendemain matin, bien avant Ryan qui roupille encore dans sa piaule de luxe lorsque je quitte la mienne. Je lui laisse un message, l’invitant à me retrouver à Port Authority, terminus de notre bus à Manhattan.

Je grimpe dans mon bus à moi, traversant quelques bleds du New Jersey, avec en toile de fond les buildings de New York City, dont l’Empire State reste le plus impressionnant à mes yeux… Passé le péage, notre carrosse traverse l’Hudson River en empruntant le Lincoln Tunnel… et me voilà au cœur de la jungle urbaine, prêt à en découdre avec les vendeurs de cette hallucinante boutique qu’est B&H…

Je n’arrive pas à croire que je vais avoir un tout nouvel appareil photo pour moi tout seul dans quelques minutes ! J’accélère la cadence, je suis comme mes gamins quand ils sont sur le point d’ouvrir un cadeau… C’est la fête !

Malheureusement, à ma grande stupéfaction, les portes du magasin sont closes quand je me présente devant elles. Je ne comprends pas sur le moment, car il devrait être ouvert depuis une dizaine de minutes déjà, et ce n’est pas le style de ce pays d’empêcher le business de tourner… même tôt le matin !

Je m’attarde alors un peu sur les différents panneaux d’informations affichés sur les vitrines, et je constate, dépité, anéanti, déconfit, et plus encore, je constate donc que B&H est fermé le samedi…

La seule chose que j’avais omise dans toute cette histoire, c’est que le patron du magasin, ainsi que la quasi totalité de son personnel, sont des juifs hassidiques, qui ne rigolent pas avec le respect de leurs coutumes… et que, de ce fait, ils ne travaillent pas le jour du Shabbat, c’est à dire le jour précis où je décide de faire des affaires avec eux… Les boules !!! Maintenant que j’y repense, quand j’y étais passé la veille, j’avais trouvé ça plutôt bizarre qu’ils mettent tous des bretelles pour tenir leur pantalon, et je m’étais aussi demandé pourquoi ils avaient tous opté pour la même coupe de cheveux si originale et particulière… Ben maintenant, j’ai compris ! J’ai surtout pigé aussi que je n’en loupe pas une, et que je suis maintenant encore plus dans la panade…

Le contrecoup de cette nouvelle est très douloureux, je suis KO debout, totalement à court d’idées… J’erre le long de la quarante-deuxième rue, je n’en peux plus, je suis éreinté physiquement et moralement… Les buildings sur lesquels j’aurais été capable de danser hier soir ont pris une toute autre allure ce matin, et j’ai l’impression qu’ils vont m’écrabouiller d’ici quelques secondes si je ne m’enfuis pas rapidos de cette ville…

En plus, j’ai le sentiment que tout le monde me regarde, moi et ma sacoche, que je vais me faire piller en public, au beau milieu de cette rue, d’ici peu de temps… Car c’est sûr, les gens m’ont cerné, et savent maintenant que j’ai beaucoup de liquide sur moi… et maintenant qu’ils voient que je sombre tout doucement, que ma fin est proche, ils tournent et tournent autour de moi, tels des vautours autour de leur proie…

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Avant de me faire bouffer tout cru, je décide d’appeler Jess pour lui dire adieu, à elle et aux enfants que je ne reverrai jamais plus… Et encore une fois, c’est elle qui va décanter cette situation pourtant désespérée, le plus simplement du monde, sans se torturer l’esprit autant que moi… en me précisant simplement qu’il existe aussi dans ce pays des établissements qu’on appelle des banques, que l’on peut y déposer ses sous sans crainte de se les faire voler, et que vu qu’on a depuis un an un compte aux Etats-Unis, pourquoi s’emmerder à chercher dix mille solutions tordues pour régler ce putain de problème qui n’en est pas un !!!

Une fois de plus, je m’incline face à tant de clairvoyance et de sens pratique, et après un rapide passage à l’agence qui gère notre fric, non loin de l’Empire State Building, dont Jess, encore elle, m’avait trouvé l’adresse en deux secondes en même temps qu’elle calmait mes angoisses au téléphone, je me retrouve à marcher dans les rues de la ville, soulagé, enfin libéré d’un poids trop lourd pour moi… Oui moi, un homme qui a toujours eu l’habitude d’avoir les poches trouées, léger comme une plume…

Léger dans son cerveau aussi… tellement léger d’ailleurs que, comme un con, je n’ai même pas pensé à garder 5 dollars sur moi pour me payer un café ou deux !

Je retrouve Ryan quelques instants plus tard… Nous allons rendre une belle visite au musée Guggenheim, qui borde Central Park du côté Est.

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Je jette un œil curieux aux différentes expositions proposées… J’admire la magnifique architecture de ce lieu… Je regarde les gens déambuler dans la spirale de couloirs qui mène aux différents étages, on dirait des petites fourmis…

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Je me marre en écoutant Ryan demander à un vigile s’il a déjà vu quelqu’un se suicider depuis le haut du balcon, parce que selon lui, c’est très étonnant que ce ne soit pas encore arrivé… ce mec est trop bon ! Et j’imagine que depuis, ce pauvre agent de la sécurité doit flipper comme un dingue dès que quelqu’un s’approche du bord pendant son service !

Je me dis surtout que demain, je me casse de ce pays dans lequel je zone depuis un an déjà, et je n’arrive pas à réaliser…

Un dernier petit tour le long du « Jacqueline Kennedy Onassis Reservoir », immense flaque nichée au cœur de Central Park, autour de laquelle les nombreux joggeurs de la ville adorent venir faire des ronds, sans penser à rien…

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Faire des ronds sans penser à rien… c’est exactement ce qui devrait être préconisé pour se remettre d’un tel séjour à New York…

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